En un coup d’œil
- Le monitoring national de la pauvreté mesure la pauvreté en fonction des besoins : l’élément déterminant est de savoir si les ressources financières d’un ménage suffisent à couvrir le minimum vital social (CSIAS).
- Les données les plus importantes proviennent de l’enquête SILC de l’Office fédéral de la statistique. Si ces données permettent de mesurer la pauvreté de manière fiable, elles présentent toutefois des limites, notamment pour l’analyse de certains groupes à risque, la comparaison entre les cantons ou l’évolution à long terme de la pauvreté.
- Des études réalisées dans le cadre du monitoring permettent de développer et de tester de nouvelles approches, notamment en ce qui concerne l’utilisation de données administratives, la prise en compte de la fortune à la retraite et l’analyse d’autres dimensions moins visibles de la pauvreté.
Combien de personnes sont touchées par la pauvreté en Suisse ? La réponse à cette question dépend de la définition retenue, car la pauvreté peut être mesurée de différentes manières, en fonction de la situation de vie considérée comme insuffisante. Pour calculer les seuils de pauvreté selon des critères financiers, on distingue généralement deux approches : l’une fondée sur la répartition des ressources et l’autre sur les besoins (OFAS 2025 : 150).
Les indicateurs liés à la répartition des ressources – tels que le taux de risque de pauvreté – déterminent le seuil de pauvreté en fonction de la répartition des revenus. Ce seuil est généralement fixé à 60 % du revenu médian. Si le revenu médian évolue, le seuil de pauvreté évolue également. Ce taux de pauvreté réagit donc aux changements dans la répartition des revenus, sans que la situation matérielle des ménages ne change nécessairement. Il mesure avant tout les écarts de revenus au sein de la société.
En conséquence, les variations de ce taux ne peuvent pas être interprétées de manière univoque, car elles peuvent résulter à la fois d’évolutions de la tranche des revenus les plus bas et de changements du niveau général de prospérité. C’est la raison pour laquelle la Confédération n’utilise ce type de mesure qu’à titre complémentaire dans le cadre du monitoring de la pauvreté, par exemple pour les comparaisons internationales.
Approche fondée sur les besoins
Le monitoring de la pauvreté privilégie une approche fondée sur les besoins. Il s’agit de déterminer si les ressources dont dispose un ménage sont suffisantes pour atteindre un niveau de vie minimal considéré comme acceptable par la société. Les besoins minimaux comprennent notamment les dépenses de consommation de base et les frais de logement.
Pour définir le seuil de pauvreté, le monitoring de la pauvreté se fonde sur le minimum vital social calculé par la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS). Cette approche est cohérente avec la statistique sur la pauvreté de l’Office fédéral de la statistique (OFS) : une personne est considérée comme pauvre lorsque le revenu disponible de son ménage ne suffit pas à couvrir le minimum vital. En 2023, ce minimum vital s’élevait en moyenne à environ 2800 francs par mois pour un ménage d’une personne.
La pauvreté est ainsi clairement définie, mais les données disponibles permettent-elles de refléter fidèlement cette réalité ?
L’enquête SILC comme principale source de données
Une source de données idéale pour mesurer la pauvreté financière devrait recenser de manière exhaustive, au moins une fois par an, l’ensemble des composantes du revenu et de la fortune de tous les membres d’un ménage. Elle devrait également prendre la forme d’un recensement complet couvrant de longues périodes, afin de permettre l’analyse des disparités cantonales, des groupes à risque et de l’évolution de la pauvreté dans le temps. Une telle source de données n’existe pas encore en Suisse.
La source de données principale utilisée par le monitoring est l’Enquête sur les revenus et les conditions de vie (SILC) de l’OFS. Réalisée chaque année auprès d’un échantillon aléatoire représentatif d’environ 19 000 personnes issues d’environ 9000 ménages, elle fournit des informations détaillées sur les revenus et d’autres aspects de la vie. Ces données ont été complétées par des informations issues de données administratives, c’est-à-dire de données provenant de registres officiels et de systèmes administratifs, comme les comptes individuels de l’AVS. Contrairement aux enquêtes SILC, les données administratives ne reposent pas sur des questionnaires.
Certaines catégories de personnes ne sont toutefois pas couvertes par les données disponibles. Il s’agit notamment des personnes sans titre de séjour valable, des personnes en procédure d’asile dont la durée de séjour est courte, ainsi que des personnes vivant dans des ménages collectifs. En raison du faible nombre de cas, il n’est par ailleurs pas possible d’effectuer des analyses de la pauvreté pour des unités géographiques plus restreintes ou pour des groupes à risque spécifiques, ou alors seulement de manière limitée. Enfin, les analyses longitudinales ne peuvent couvrir qu’une période maximale de quatre ans. Les données disponibles ne permettent donc pas de répondre de manière exhaustive à certaines questions, comme l’analyse des disparités cantonales ou l’évolution de la pauvreté sur le long terme.
Études complémentaires du monitoring de la pauvreté
Pour pallier ces insuffisances, le monitoring de la pauvreté fait appel à des sources de données complémentaires. Les informations issues d’enquêtes exhaustives menées sur de longues périodes sont particulièrement importantes. L’idéal serait d’utiliser des données fiscales cantonales harmonisées, mais celles-ci ne sont pas disponibles pour le moment. Une exception notable est la base de données WiSiER sur la situation économique des personnes en âge d’activité et à l’âge de la retraite, qui contenait des données fiscales de onze cantons pour les années 2011 à 2015 ainsi que des données issues de registres et d’enquêtes. Cette base de données a toutefois été supprimée en 2023.
Les données fiscales n’étant pas encore disponibles, le monitoring de la pauvreté a évalué le potentiel d’une utilisation de données administratives croisées, issues par exemple des comptes individuels de l’AVS (cf. Höglinger et al. 2025a et 2025b). Les données administratives ont l’avantage de reposer sur des recensements exhaustifs et de permettre des comparaisons entre les cantons ainsi que des analyses sur de longues périodes.
Cependant, en l’absence de données fiscales, il est impossible de déterminer directement les taux de pauvreté liés aux besoins, car certaines composantes essentielles du revenu restent inconnues. Le monitoring a donc cherché à déterminer dans quelle mesure les personnes en situation de pauvreté pouvaient tout de même être identifiées.
Une comparaison avec les données WiSiER montre que malgré l’absence de données fiscales, environ 90 % des personnes sont correctement identifiées comme ayant de faibles revenus. Il est toutefois important de noter que les erreurs de classification restantes ne sont pas le fruit du hasard : certains ménages – en particulier les familles monoparentales (voir graphique 1) et les ménages percevant des prestations de l’assurance-survivants ou de l’assurance-invalidité – sont systématiquement plus souvent classés comme ayant de faibles revenus, car certaines composantes pertinentes du revenu, comme les contributions d’entretien ou les rentes de la prévoyance professionnelle, ne sont pas prises en compte (cf. Höglinger et al. 2025a).
Groupes exposés au risque de pauvreté
Dans ses analyses des données administratives, le monitoring a donc jusqu’à présent mis l’accent sur les groupes qui sont de toute évidence exposés au risque de pauvreté – en particulier les bénéficiaires de l’aide sociale – et, de manière complémentaire, sur l’évolution dans le temps du quintile de la population aux revenus les plus faibles (voir Höglinger et al. 2025b).
À l’avenir, des méthodes statistiques plus sophistiquées pourraient permettre d’explorer de nouvelles pistes pour exploiter les données administratives croisées afin de mesurer la pauvreté. Il faudrait toutefois vérifier au préalable si de telles approches permettent d’obtenir des résultats fiables.
Prise en compte de la fortune
Même avec de meilleures données et des méthodes statistiques plus performantes, une question demeure : le revenu est-il suffisant, à lui seul, pour évaluer la situation financière d’un ménage ? L’un des principaux avantages des données fiscales est qu’elles contiennent des informations sur la fortune. Actuellement, les données de l’enquête SILC ne fournissent des informations sur les réserves financières des ménages que pour certaines années, dans le cadre de statistiques expérimentales. Il n’est donc pas possible à ce jour de mesurer de manière continue la pauvreté en tenant compte de la fortune.
En ce qui concerne les réserves financières, le monitoring de la pauvreté distingue les personnes en âge de travailler de celles à l’âge de la retraite. Pour la première catégorie, il applique une approche bidimensionnelle : un ménage est considéré comme pauvre s’il dispose d’un revenu inférieur au seuil de pauvreté et s’il ne possède pas de réserves suffisantes pour faire face à une perte temporaire de revenu. Dans cette conception, la fortune constitue une protection financière à court terme.
Modélisation pour l’âge de la retraite
La situation est différente pour les personnes à l’âge de la retraite. Celles-ci disposent généralement d’un revenu stable sous forme de rente et d’une fortune de prévoyance leur permettant de couvrir leurs besoins pendant de nombreuses années. Étant donné que les prestations de la prévoyance professionnelle peuvent être perçues sous forme de rente ou de capital, une analyse fondée uniquement sur le revenu conduirait à évaluer différemment des situations économiques identiques.
C’est la raison pour laquelle une étude complémentaire a été réalisée afin de déterminer comment prendre en compte de manière méthodique la fortune à l’âge de la retraite (Buchmann et al. 2025). Sur cette base, le monitoring adopte une approche unidimensionnelle qui consiste à répartir mathématiquement la fortune sur la durée de vie restante et à la comptabiliser comme une ressource complémentaire au revenu. Il est recommandé d’utiliser un modèle d’annuité équivalente qui répartit la fortune nette (hors propriété immobilière) sur la durée de vie attendue ; le recours à des hypothèses plus complexes concernant les types de fortune ou les taux d’intérêt n’apporte guère d’informations supplémentaires. Une variante prenant en compte le logement en propriété doit faire l’objet d’un examen plus approfondi, notamment en ce qui concerne les données fiscales.
Une analyse basée uniquement sur le revenu ne reflète donc pas pleinement la situation financière des ménages, en particulier à l’âge de la retraite. Lorsque la fortune est prise en compte, le taux de pauvreté diminue d’environ la moitié chez les personnes à la retraite et d’un tiers chez les personnes en âge de travailler (voir graphique 2).
De la situation financière à la situation de vie
Cependant, une analyse de la situation financière des ménages, aussi précise soit-elle, ne suffit pas à décrire pleinement la pauvreté. C’est la raison pour laquelle le monitoring s’appuie sur une conception multidimensionnelle de la pauvreté, avec un noyau financier : il part de l’aspect financier, mais ne s’y limite pas. Outre la pauvreté financière, il examine dans quels autres aspects de la vie les personnes concernées sont confrontées à des restrictions.
En collaboration avec l’Oxford Poverty and Human Development Initiative (OPHI), un indicateur spécifiquement conçu pour le monitoring a été élaboré à partir des données de l’enquête SILC. Outre la situation financière, il couvre les six dimensions suivantes :
- la formation ;
- l’activité professionnelle ;
- la santé ;
- le logement ;
- les relations sociales ;
- la participation politique.
Sur la base de la définition de la pauvreté retenue, le monitoring analyse les recoupements entre la pauvreté liée au revenu et les restrictions dans d’autres domaines de la vie. Les résultats montrent que la pauvreté se manifeste rarement de manière isolée : la plupart des personnes pauvres en termes de revenu vivent dans un ménage confronté à des difficultés dans au moins une autre dimension (voir graphique 3).
Perception subjective de la pauvreté
Même la prise en compte de plusieurs aspects objectifs de la vie ne permet d’appréhender la pauvreté que de l’extérieur. C’est la raison pour laquelle le monitoring accorde également une place à la perception subjective de la pauvreté et a intégré un module complémentaire à l’enquête SILC de 2023. Celui-ci a recueilli des informations sur les situations dans lesquelles les personnes se considèrent comme pauvres, sur la mesure dans laquelle elles se sentent limitées dans leur marge de manœuvre ainsi que sur les expériences de dévalorisation ou d’exclusion qu’elles vivent. Les résultats montrent que les personnes pauvres en termes de revenus déclarent nettement plus souvent avoir moins de contrôle sur leur vie et se sentir moins reconnues socialement (voir Hümbelin et Vogel 2025a).
L’enquête a également cherché à savoir si les personnes interrogées auraient recours à l’aide sociale ou aux prestations complémentaires en cas de difficultés financières. Environ un quart des personnes interrogées indiquent qu’elles ne feraient probablement pas appel à l’aide sociale dans une telle situation. Les principales raisons invoquées sont le souhait de rester indépendant et la crainte des réactions de l’entourage. Les personnes ayant un faible niveau de formation et les ménages à faible revenu, en particulier, expriment plus souvent une attitude négative (Hümbelin et Vogel 2025b).
Ces informations viennent compléter la mesure statistique de la pauvreté en apportant une perspective qui ne ressort pas des données administratives et des données sur les revenus. Elles fournissent des indications sur les obstacles possibles à l’accès aux prestations d’aide.
En conclusion, le monitoring permet non seulement de mettre en évidence le nombre de personnes en situation de pauvreté financière, mais aussi de montrer comment la pauvreté se manifeste dans différents aspects de la vie. La pertinence des indicateurs statistiques et la possibilité d’effectuer des comparaisons entre les cantons dépendent essentiellement des données disponibles.
L’amélioration des sources de données ne se limite donc pas à une simple question technique. Elle détermine le degré de précision avec lequel la pauvreté peut être observée et analysée. Le monitoring de la pauvreté fournit à cet égard une base de connaissances pour la Suisse et met en évidence les lacunes existantes.
Bibliographie
Buchmann, Manuel ; Unterhofer, Ulrike ; Budliger, Hendrik ; Adlung, Darius ; Hümbelin, Oliver ; Schmidheiny, Kurt (2025). Einbezug des Vermögens bei der Messung von Armut – Modellvorschlag für Personen im Rentenalter. OFAS (Monitoring national de la pauvreté).
Hümbelin, Oliver ; Vogel, Nina (2025a). Selbsteinschätzung der Armutsbetroffenheit. OFAS (Monitoring national de la pauvreté).
Hümbelin, Oliver ; Vogel, Nina (2025b). Nichtinanspruchnahme von Sozialhilfe und Ergänzungsleistungen: Motive und Barrieren. OFAS (Monitoring national de la pauvreté).
Höglinger, Dominic ; Kaderli, Tabea ; Bischof, Severin (2025a). Potenzialabklärung von verknüpften Administrativ- und Befragungsdaten für das nationale Armutsmonitoring. OFAS (Monitoring national de la pauvreté).
Höglinger, Dominic ; Kaderli, Tabea ; Bischof, Severin (2025b). Analysen von verknüpften Administrativ- und Befragungsdaten für das nationale Armutsmonitoring. OFAS (Monitoring national de la pauvreté).
OFAS (2025). La pauvreté en Suisse : une vue d’ensemble. Rapport 2025.