En un coup d’œil
- La prévention et la lutte contre la pauvreté des familles permettent d’améliorer les perspectives de développement et la participation des personnes concernées, tout en évitant des coûts sociaux importants.
- Sur mandat de la Plateforme nationale contre la pauvreté, le bureau BASS a élaboré un guide à l’intention des cantons, des villes et des communes.
- Le guide couvre sept champs d’action et présente des exemples concrets.
Malgré le soutien des assurances sociales et les prestations sociales sous condition de ressources, la pauvreté reste une réalité pour de nombreuses familles en Suisse. En 2023, on estimait à 211 000 le nombre de personnes vivant dans des ménages familiaux situés en dessous du seuil de pauvreté, dont la moitié étaient des enfants (OFAS 2025a). Le seuil de pauvreté statistique correspond au montant destiné à couvrir le minimum vital prévu par l’aide sociale. Pour une famille composée de deux adultes et de deux enfants, il se situe actuellement à 2271 francs par mois (hors dépenses pour le loyer et les primes d’assurance-maladie).
De plus, un nombre considérable de familles vivent juste au-dessus du seuil de pauvreté. Si l’on relevait ce seuil de 500 francs, le taux de pauvreté des couples avec enfants et des familles monoparentales ferait plus que doubler.
Qu’elles se situent en dessous ou juste au-dessus du seuil de pauvreté, les familles aux revenus modestes constituent le groupe cible d’une politique efficace de lutte contre la pauvreté des familles. Une telle politique combine des approches préventives et des mesures visant à couvrir les besoins vitaux. Elle s’adresse à la fois aux enfants et aux parents.
Des conséquences à long terme pour les enfants
La pauvreté des familles est souvent invisible et taboue, mais elle a un impact considérable. Elle affecte tous les domaines de la vie et tous les membres de la famille. Le plus grave est qu’elle limite fortement les perspectives de développement et de formation des enfants. Lorsque l’argent nécessaire pour assurer une alimentation saine ou participer à un voyage scolaire fait défaut et que les enfants voient leurs parents lutter en permanence pour joindre les deux bouts, l’exclusion et le manque deviennent très tôt des expériences marquantes.
« Je me souviens à peine d’une période de mon enfance qui soit exempte de soucis. Tout était source de stress. Le seul moment où mes parents ont vraiment pu s’occuper de moi, c’est lorsque j’étais à l’hôpital pour être opérée. À ce moment-là, ils se sont perçus comme des parents, et non comme des personnes soumises au stress. Le reste du temps, ils n’étaient pas en mesure de poser des questions telles que ‹Comment ça va à l’école ?›. » Témoignage d’une personne de 22 ans ayant connu la pauvreté, tiré du monitoring national de la pauvreté (OFAS 2025b).
Sans interventions ciblées, ces désavantages peuvent se pérenniser et accompagner les personnes concernées jusqu’à l’âge adulte. Cette situation accroît le risque de transmission intergénérationnelle de la pauvreté.
Les mesures contre la pauvreté des familles portent leur fruit
La prévention et la lutte contre la pauvreté des familles permettent d’améliorer la situation des personnes concernées et d’éviter des coûts sociaux importants, notamment sous la forme de dépenses de santé et sociales élevées ou d’un potentiel inexploité en matière de formation et d’emploi. Une action coordonnée en matière de politique familiale et de lutte contre la pauvreté est donc également une politique efficace sur le plan économique.
Les mesures d’encouragement précoce s’avèrent particulièrement efficaces. Plusieurs études soulignent que ce sont celles qui offrent le « retour sur investissement » le plus élevé (Heckmann 2008). Toutefois, pour garantir le succès des interventions précoces, il est nécessaire d’apporter un soutien continu aux enfants, aux adolescents et à leurs parents durant les phases ultérieures : la scolarité, l’orientation professionnelle, la formation et l’entrée dans la vie active, et plus particulièrement lors des transitions entre ces différentes étapes.
Une politique efficace et axée sur la prévention s’adresse à la fois aux enfants et à leurs parents. Dans le cas des enfants, les mesures d’encouragement mises en place dès la petite enfance améliorent durablement leurs perspectives de développement et de formation. Quant aux parents, l’accent doit être mis sur l’amélioration de leurs perspectives d’emploi et de formation, d’une part, et sur le soutien à l’éducation et à la garde des enfants, d’autre part. La pauvreté affectant tous les domaines de la vie, des approches préventives et des offres de soutien adaptées sont également nécessaires dans les domaines de la santé, du logement et de la participation sociale.
Un guide pratique
Sur mandat de la Plateforme nationale contre la pauvreté, nous avons élaboré un guide pratique à l’intention des cantons, des villes et des communes (Höglinger et al. 2026). Cet outil de travail fournit des bases théoriques, des arguments, des informations complémentaires et un aperçu structuré de pratiques ayant fait leurs preuves. Il vise à permettre aux cantons, aux villes et aux communes de sélectionner et de développer de manière ciblée des mesures destinées à prévenir la pauvreté des familles et à lutter contre ce phénomène.
Le guide combine les connaissances scientifiques, les perspectives des professionnels et le savoir des personnes concernées. La Confédération, les cantons, les villes, les communes, les organisations spécialisées et des personnes ayant l’expérience de la pauvreté ont contribué à son élaboration.
Sept champs d’action
Le guide couvre les sept champs d’action pertinents pour mener une politique globale de prévention et de lutte contre la pauvreté des familles (voir schéma).
- Couverture des besoins vitaux: les prestations financières constituent le socle sur lequel reposent les mesures prises dans les autres champs d’action. Elles doivent être conçues de manière à soutenir au mieux les ménages avec enfants. Par exemple, l’aide sociale doit accorder une plus grande importance à l’intérêt supérieur de l’enfant. D’autres possibilités existent, comme les réductions individuelles de primes ou les prestations complémentaires pour familles, telles qu’elles sont mises en œuvre dans les cantons de Fribourg, Genève, Soleure, Vaud et du Tessin.
- Opportunités professionnelles des parents: les familles à faibles revenus doivent bénéficier de meilleures conditions pour concilier vie professionnelle et vie familiale. Elles doivent notamment pouvoir compter sur une offre d’accueil extrafamilial abordable et accessible, même en cas d’horaires de travail irréguliers. Parallèlement, il convient de mettre en place des offres de formation ciblées pour les parents peu qualifiés. Ces offres doivent être compatibles avec les obligations familiales et suffisamment financées pour garantir la couverture des besoins vitaux. Les bourses du marché du travail de la ville de Zurich en sont un exemple.
- Opportunités de formation des enfants et encouragement précoce: il est important de renforcer l’égalité des chances dès la petite enfance et de lutter systématiquement contre les inégalités éducatives liées à l’origine sociale. À l’âge préscolaire, des outils utiles sont des offres d’accueil extrafamilial de qualité ainsi que des programmes de visites à domicile tels que « Parents as Teachers » ou « petits:pas ». On peut également mentionner les programmes « ping:pong » au moment de l’entrée à l’école ou « Familienklassenzimmer Kriens » pendant la scolarité. Enfin, lors des transitions vers la formation et la vie professionnelle, un système d’aide diversifié – allant de l’orientation professionnelle aux offres transitoires en passant par la gestion de cas – apporte une contribution essentielle.
Champs d’action pour la prévention et la lutte contre la pauvreté des familles
- Santé: il faut briser le cercle vicieux entre pauvreté et dégradation de la santé. Les familles touchées ou menacées par la pauvreté doivent être orientées suffisamment tôt vers des services de soutien et d’accompagnement. Des offres de proximité comme « Vitalina » dans les cantons de Bâle-Campagne et de Bâle-Ville ou la mise en place de réseaux centrés sur les familles peuvent notamment permettre d’y parvenir.
- Participation à la vie socialeun développement des quartiers axé sur l’espace social, un aménagement des offres tenant compte des réalités de la pauvreté et les prestations circonstancielles de l’aide sociale sont autant de dispositifs permettant de lutter contre l’isolement social des familles touchées ou menacées par la pauvreté. Des ajustements modestes et faciles à mettre en œuvre suffisent souvent à renforcer la participation des enfants et des jeunes touchés ou menacés par la pauvreté (voir l’encadré).
Liste de contrôle pour l’aménagement d’offres de loisirs et de sport tenant compte des réalités de la pauvreté (extraits)
Les offres abordables se heurtent souvent à des obstacles difficiles à identifier. Le guide pratique propose une liste de contrôle (inspirée de Werner et al. 2024) destinée à aider les associations et autres organisateurs d’activités à concevoir leurs offres de manière à ce qu’elles puissent également être utilisées par les familles touchées par la pauvreté. Cette liste couvre les trois dimensions suivantes :
– Analyser et surmonter les obstacles : les coûts, y compris les coûts cachés liés à l’équipement, à la restauration ou aux trajets en transports en commun, sont-ils modiques et transparents ? Du matériel en prêt est-il proposé ? L’activité se déroule-t-elle à proximité du lieu de résidence et les horaires sont-ils adaptés aux horaires de travail des parents ? En cas de places limitées, un contingent est-il réservé aux enfants issus de milieux défavorisés ?
– Atteindre les familles défavorisées : des multiplicateurs tels que le travail social en milieu scolaire, les crèches ou l’animation de quartier sont-ils mis à profit ? Des informations faciles à comprendre et disponibles dans plusieurs langues sont-elles fournies ? Existe-t-il des formules d’initiation accessibles à tous pour un premier contact ?
– Agir en fonction des besoins des personnes touchées par la pauvreté : est-il clairement indiqué que toutes les personnes sont les bienvenues ? Veille-t-on à éviter les situations qui pourraient révéler l’existence de difficultés financières (par ex. collecter de l’argent en présence du groupe) ? L’équipe est-elle sensibilisée aux préjugés et la question de la discrimination est-elle abordée de manière active ?
- Logement: les frais de logement constituent un risque majeur de pauvreté pour les familles. Les services de conseil, de coaching et d’accompagnement en matière de logement, les aides au logement et l’intervention précoce en cas d’arriérés de loyer (comme le programme Domos dans le canton de Genève) facilitent l’accès au logement pour les familles aux ressources limitées et leur évitent de le perdre. Cela permet d’éviter des coûts induits dans d’autres domaines des finances publiques.
- Coordination et gouvernance: pour mener une politique globale et efficace de prévention et de lutte contre la pauvreté des familles, il faut une approche stratégique, transversale et coordonnée qui prenne en compte les besoins des familles touchées ou menacées par la pauvreté. Une telle approche suppose notamment l’existence de bases de connaissances et d’orientations stratégiques transversales, une coopération et une mise en réseau, la suppression des obstacles à l’accès ainsi que la prise en compte systématique du point de vue des familles ayant l’expérience de la pauvreté, afin de concevoir des mesures mieux adaptées.
Le champ d’action « Coordination et gouvernance » joue un rôle transversal. Sans lui, les autres champs d’action ne pourraient pas déployer pleinement leurs effets. Même la mesure la plus pertinente reste sans effet si elle n’est pas mise à profit par le groupe cible.
Les cantons sont appelés à jouer un rôle de premier plan et à apporter un soutien aux communes dont les ressources sont limitées, tant sur le plan de la coordination que du financement. Quel que soit le champ d’action concerné, il est essentiel de garantir un accès aisé aux offres, de mettre en place une médiation active et de faire appel à des personnes-clés pour que ces offres atteignent effectivement les familles touchées ou menacées par la pauvreté. À défaut, ces familles y recourent moins souvent, alors qu’elles qui pourraient en tirer le plus grand bénéfice.
Pour chaque champ d’action, le guide propose des références bibliographiques pour approfondir le sujet et des informations pratiques supplémentaires. Celles-ci vont de listes de contrôle à des guides pratiques, en passant par les conclusions du monitoring national de la pauvreté de 2025 concernant la situation des familles.
Bibliographie
Heckman, James J. (2008). Schools, skills, and synapses. Economic inquiry, 46(3), p. 289-324.
Höglinger, Dominic et al. (2024). Die materielle Situation von Kindern und Jugendlichen in der Sozialhilfe. Étude réalisée sur mandat de la Charte Aide Sociale Suisse. Bureau BASS, Haute école spécialisée bernoise et Haute école de Lucerne.
Höglinger, Dominic ; Jäggi, Jolanda ; Bannwart, Livia (2026). Prévention et lutte contre la pauvreté des familles : guide à l’intention des cantons, des villes et des communes. Sur mandat de la Plateforme nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté (OFAS).
OFAS (2025a). La pauvreté en Suisse : une vue d’ensemble. Monitoring de la pauvreté en Suisse. Rapport 2025.
OFAS (2025b). Couverture des besoins vitaux en Suisse. Monitoring de la pauvreté en Suisse. Rapport 2025.
Werner, Susanne (2024). Angebote für Kinder und Jugendliche armutssensibel planen und umsetzen — Ein Leitfaden mit Beispielen aus Freizeit, Sport und kultureller Bildung. Berlin : Senatsverwaltung für Bildung, Jugend und Familie.