En un coup d’œil
- L’Institut de politique économique suisse de l’Université de Lucerne a étudié les effets du congé parental, du subventionnement des structures d’accueil pour enfants et des aides financières.
- Les mesures de politique familiale sont efficaces là où les besoins sont importants, à savoir dans le soutien aux enfants issus de milieux défavorisés, la réduction de la pauvreté et l’amélioration des incitations à exercer une activité lucrative.
- La politique familiale est déterminée par des normes sociales.
La politique familiale est régulièrement au cœur du débat politique : le congé parental, le soutien à l’accueil des enfants et l’augmentation des allocations familiales visent à favoriser la conciliation entre vie privée et activité professionnelle et à consolider la situation financière des familles. Mais quelle est l’efficacité réelle de ces instruments, et où faut-il s’attendre à des conflits d’objectifs ?
Dans une étude, nous avons évalué les principaux instruments de la politique familiale en tenant compte des connaissances scientifiques disponibles (Häner-Müller et al. 2026). En nous appuyant sur les données et études nationales et internationales les plus récentes, nous avons examiné la situation des familles en Suisse et les effets de différentes mesures.
Un contexte favorable
Pour commencer, il est utile de dresser un aperçu de la situation actuelle des familles en Suisse. On observe que la plupart d’entre elles jouissent d’une certaine stabilité financière. Le taux de pauvreté des ménages avec enfants avoisine ainsi 6 %, une valeur qui correspond à peu près à la moitié de la moyenne de l’UE et figure parmi les plus basses d’Europe (voir graphique 1).
Les parents affichent d’ailleurs un niveau de satisfaction élevé en comparaison internationale, puisque, en 2022, seuls 2,9 % d’entre eux font état de grandes difficultés financières (ISSP 2025). De plus, les perspectives de mobilité sociale demeurent stables : depuis une quarantaine d’années, environ 17 % du revenu futur dépendent de l’origine familiale, une proportion également faible en comparaison internationale (Bühler et al. 2025).
Dans le même temps, la Suisse alloue relativement peu de moyens à la politique familiale. En effet, depuis près de trente ans, cette dernière représente entre 1 et 2 % des dépenses publiques de la Confédération, des cantons et des communes, alors que de nombreux pays voisins y consacrent 3 à 5 % de leur budget (voir graphique 2).
Vu le contexte favorable et le niveau modéré des dépenses, il convient de se demander si l’État doit s’engager davantage ou, surtout, mieux cibler ses mesures. D’un point de vue économique, les interventions de l’État dans la politique familiale se justifient notamment lorsqu’elles permettent réellement aux parents de travailler plus, offrent de meilleures perspectives aux enfants ou réduisent la pauvreté des familles. Cependant, pour éviter que les enfants et les parents ne soient jugés uniquement selon des critères économiques, le degré d’intervention doit toujours être bien évalué.
Compte tenu de ce qui précède, trois instruments clés de la politique familiale, soit le congé parental, le soutien à l’accueil des enfants ainsi que les allocations familiales et les déductions fiscales, ont été étudiés de façon systématique afin de mesurer leur efficacité et le niveau de réalisation des objectifs.
Congé parental : des coûts élevés pour une utilité limitée
En ce qui concerne le congé parental, les études menées à l’étranger indiquent clairement que des congés courts et rémunérés facilitent le retour des mères dans la vie active et renforcent leur participation au marché du travail. Cet effet s’inverse toutefois lorsque ces congés se prolongent, l’insertion professionnelle devenant plus difficile dès quatre à sept mois d’interruption (Bates et al. 2023 ; Müller et Ramsden 2017 ; Olivetti et Petrongolo 2017).
Pour les pères, la plus-value du congé parental est ailleurs : s’il leur permet de s’impliquer davantage dans la garde des enfants, il n’a guère d’effets sur leur participation au marché du travail ni sur leur revenu (Boll et al. 2014 ; Tamm 2019). De nombreux pays ont instauré des « daddy quotas », qui réservent une partie du congé parental aux pères. Cette mesure augmente considérablement le recours au congé par les pères et contribue à une répartition plus équitable entre activité professionnelle et tâches domestiques au sein de la famille, même si aucun effet durable sur l’emploi ou les revenus n’a été démontré (Ekberg et al. 2013 ; Eckhoff, Andresen et Nix 2025).
Avec 14 semaines de congé maternité et 2 semaines de congé paternité, la Suisse se situe dans la fourchette où ces mesures produisent leurs effets. Une durée plus importante entraînerait par contre des coûts considérables, sans bénéfices notables. Une prolongation du congé maternité à 18 semaines, comme le réclame l’initiative pour un congé familial, se serait traduite en 2023 par des coûts supplémentaires atteignant 258 millions de francs ; une extension équivalente du congé paternité aurait même fait grimper les dépenses de 1,25 milliard de francs, ce qui correspond à une hausse de près de 800 %.
Structures d’accueil subventionnées : efficace, mais inégalitaire
Le subventionnement des structures d’accueil pour enfants peut entraîner une hausse du taux d’activité des mères, mais cet effet reste généralement modéré. L’impact réel de cette mesure dépend fortement du contexte, notamment du niveau initial de participation au marché du travail, des frais de garde et de la qualité des offres proposées (Havnes et Mogstad 2011 ; Morrissey 2017).
Des effets marqués s’observent notamment chez les familles issues de milieux socio-économiques défavorisés. Il est en effet prouvé que ce sont leurs enfants qui bénéficient le plus d’un accueil de la petite enfance de qualité (Havnes et Mogstad 2015). Cette mesure a en outre une influence particulièrement positive sur la participation des mères de ces familles au marché du travail (Hermes et al. 2025).
Or, dans la pratique, on observe que ce sont les ménages ayant un revenu moyen ou élevé qui recourent le plus aux structures d’accueil. L’octroi généralisé et indifférencié de subventions peut de ce fait entraîner des effets d’aubaine, voire, dans le pire des cas, contribuer à une redistribution des ressources des familles les plus modestes vers les plus aisées (Glomm et Meier 2020 ; Ho et Pavoni 2020).
Les données scientifiques plaident donc en faveur de modèles liés au revenu et décentralisés. Plus ciblés, ces modèles tiennent mieux compte des différences régionales et permettent d’éviter que les fonds publics ne soient alloués là où ils sont le moins nécessaires.
Aides financières pour les familles vulnérables
Les allocations familiales contribuent de manière significative à la sécurité financière des ménages, en particulier pour les plus modestes (Aizer et al. 2016). Toutefois, selon des études empiriques, les prestations financières directes peuvent réduire les incitations à travailler (Gromadzki 2024), contrairement aux déductions fiscales pour frais de garde, qui, elles, favorisent de manière ciblée la participation au marché du travail et aident par exemple le conjoint qui apporte le revenu secondaire à réintégrer le marché du travail (Christl et al. 2022).
Comme la Suisse recourt déjà beaucoup à ce type d’instruments par rapport à d’autres pays, une augmentation généralisée des allocations familiales ne semble que partiellement justifiée. Il serait plus judicieux de prévoir des allègements pour les groupes particulièrement vulnérables, tels que les familles monoparentales ou celles qui doivent s’acquitter de frais de garde très élevés.
Privilégier des mesures ciblées
Les données scientifiques examinées plaident en faveur d’une politique familiale différenciée. Pour être efficaces, les mesures doivent répondre à des besoins réels, notamment dans les domaines du soutien aux enfants issus de milieux défavorisés, de la réduction de la pauvreté et de l’amélioration des incitations à exercer une activité lucrative.
À cet égard, un constat s’impose : les instruments de la politique familiale ne permettent pas d’accompagner toutes les évolutions sociales. Si la plupart des jeunes aspirent à un modèle d’activité professionnelle fondé sur le partenariat, seule une petite minorité de familles parviennent à l’appliquer. Cette situation s’explique notamment par le fait que le comportement des familles dépend non seulement des conditions générales fixées par l’État, mais aussi des normes culturelles, des structures organisationnelles et des incitations fiscales (Goldin 2021 ; Olivetti et Petrongolo 2017). La politique familiale peut leur apporter un soutien dans ce domaine, mais elle se heurte aussi à des limites claires.
Pour que la politique familiale soit porteuse d’avenir, il est essentiel de définir clairement ses objectifs en s’appuyant systématiquement sur des données empiriques. Une telle politique favorise la participation des parents au marché du travail, améliore les perspectives des enfants et réduit la pauvreté, sans pour autant restreindre la liberté de choix des familles ni mobiliser des ressources excessives.
Bibliographie
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Bates, Lillian ; Hall, Oliver ; Jakiela, Pamela. (2023). Understanding the impacts of paid maternity leave on women’s labor market outcomes. IZA Discussion Paper No. 16565.
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