En un coup d’œil
- L’aide sociale reste marginale chez les 65 et plus, mais le nombre de bénéficiaires augmentent depuis 2012, comme le montre un document de la Conférence suisse des institutions d’action sociale.
- Les personnes étrangères admises provisoirement ont davantage recours à l’aide sociale.
- La nécessité de recourir à l’aide sociale s’explique notamment par le délai de carence des prestations complémentaires et une disparité des règlements cantonaux.
En Suisse, le système de prévoyance vieillesse garantit un minimum vital via l’assurance vieillesse et survivants (AVS) qui peut être complétée par des prestations complémentaires (PC). Ces deux prestations sont donc les éléments fondamentaux de la prévoyance étatique.
Malgré ce système réputé solide, une petite part de la population doit bénéficier de l’aide sociale (AS) en arrivant à l’âge de la retraite. Ce phénomène concerne près de 5700 personnes en 2024 avec un taux d’aide sociale de 0,33% pour les 65 ans et plus. Ces chiffres modestes sont néanmoins en augmentation depuis 2012 avec 2800 cas et un taux de 0,21%.
Les seniors sont d’ailleurs la catégorie d’âge la moins touchée par le recours à l’aide sociale (2,9% pour la population résidante en 2024). Néanmoins, dans un contexte démographique marqué par un fort vieillissement de la population, la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) s’est penchée sur ce phénomène afin de le monitorer dans un rapport publié en avril 2026.
Qui sont les seniors à l’aide sociale ?
Plusieurs éléments permettent de caractériser le profil des bénéficiaires seniors de l’aide sociale. En premier lieu, on observe d’importante disparités cantonales dans le recours à l’aide sociale, avec une hausse dans la majorité des cantons depuis 2012. Genève, le Valais et Schwytz enregistrent des augmentations particulièrement fortes.
Le recours à l’aide sociale chez les seniors varie sensiblement selon la nationalité, les personnes étrangères y ayant davantage recours que les Suisses. Toutefois, cette distinction masque de fortes disparités liées au statut de séjour : les personnes admises provisoirement sont particulièrement concernées (47,8%), tandis que les titulaires d’un permis d’établissement le sont nettement moins. L’âge joue aussi un rôle clé : 22,1% des bénéficiaires ont 65–66 ans, indiquant un recours concentré au moment du passage à la retraite. Les taux diminuent ensuite avant de remonter dès 86 ans.
D’autres analyses mettent en lumière le recours à l’aide sociale seule ou combinée à d’autres prestations (AS-AVS et AS-AVS-PC). Trois profils principaux se dégagent : environ 50% des bénéficiaires cumulent AS et AVS sans PC, près d’un tiers perçoivent les trois prestations (AS-AVS-PC) et 17,6% dépendent uniquement de l’AS. Là aussi, de fortes divergences apparaissent entre les cantons. Certains, comme Schwytz, présentent une majorité de bénéficiaires AS-AVS-PC, tandis que Genève se distingue par l’absence de bénéficiaires avec PC : 66% relèvent de la catégorie AS-AVS et 34% uniquement de l’AS (voir graphique 1).
La nationalité et le statut de séjour jouent un rôle central. Les Suisses et les titulaires de permis C ont des profils similaires, recourant majoritairement à l’AS en complément de l’AVS, avec ou sans PC, et rarement à l’AS seule (<10%). En revanche, les titulaires de permis B et les personnes admises provisoirement dépendent beaucoup plus souvent uniquement de l’aide sociale et accèdent peu aux PC. Les personnes issues d’Afrique ou d’Asie sont surreprésentées dans ces situations. L’âge confirme une concentration du recours à l’entrée dans la retraite : à 65 ans, la combinaison AS-AVS est la plus fréquente.
Effet du délai de carence
Différentes hypothèses tirées des analyses ci-dessus permettent d’expliquer le phénomène du recours à l’aide sociale à l’âge de la retraite. Certaines relèvent des conditions d’accès au prestations sociales. C’est le cas du délai de carence des PC. Il fixe la durée de résidence requise en Suisse pour les personnes étrangères, sauf celles originaires de l’UE/AELE, afin de pouvoir en bénéficier. Ce délai de carence est généralement de 10 ans. La limite est ramenée à 5 ans pour les personnes réfugiées. Durant ce délai de carence, à défaut d’avoir accès aux PC, il est probable que les bénéficiaires de l’AVS doivent se tourner vers l’aide sociale si leurs revenus sont trop faibles. Ce phénomène est illustré par le fait que les personnes avec un permis B (et donc un temps de résidence relativement court en Suisse) ont un taux de recours à l’aide sociale plus élevé (3,44% en 2024) que les personnes suisses (0,22%) et les détenteurs de permis C (0,58%). Les bénéficiaires d’un permis B ont en effet moins de probabilité d’avoir vécu suffisamment de temps en Suisse pour bénéficier des PC. Cette hypothèse se retrouve renforcée par le fait que les personnes originaires de pays tiers ont un recours nettement plus élevé à l’aide sociale (9,4% pour les ressortissants africains et 7,1% pour les ressortissants asiatiques et américains). Pour les personnes de l’UE/ALE, le taux d’aide sociale est de 0,7% et même de 0,4% pour les pays limitrophes.
Des cadres législatifs cantonaux différents
Parmi les 15 cantons étudiés, 11 ont vu leur taux d’aide sociale des seniors augmenter entre 2012 et 2024. À l’inverse, 4 cantons ont connu une baisse de leur taux dont Lucerne qui représente un cas intéressant. Le taux d’aide sociale pour les 65 ans et plus était le plus élevé jusqu’en 2020 dans le canton de Lucerne avant de fortement chuter en 2021 (graphique 2). À la suite d’une décision du tribunal cantonal, le canton de Lucerne a dû relever le plafond de participation aux frais de séjour dans les EMS des PC, avec effet rétroactif au 1er janvier 2020. Le tribunal cantonal lucernois avait en effet acté l’illégalité de devoir puiser dans sa fortune personnelle ou de recourir à l’aide sociale pour couvrir les frais de séjour en EMS. Dès lors, les PC ont pris le relais ce qui explique cette baisse significative du taux d’aide sociale à Lucerne.
Recours temporaire à l’aide sociale
Les démarches administratives afin d’avoir accès aux PC peuvent aussi expliquer une part du recours à l’aide sociale avant de pouvoir bénéficier des PC. Cette explication semble justifiée par le fait que les 65-66 ans représentent près du quart des bénéficiaires de l’aide sociale de plus de 65 ans. Durant ces deux premières années, le taux d’aide sociale est donc nettement plus élevé que la moyenne des seniors (voir graphique 3). Cela s’explique sans doute par le fait que certaines personnes de 65 ans et plus doivent se tourner vers l’aide sociale durant une courte durée équivalente au temps nécessaire pour obtenir les PC.
Dessaisissement de fortune
Comme le stipule l’article 11a de la loi sur les prestations complémentaires (LPC), il est tenu compte de la fortune dont une personne s’est volontairement dessaisie lors du calcul des PC. Les effets de ce dessaisissement de fortune peuvent se faire ressentir lors de l’entrée en EMS lorsqu’une demande PC est formulée afin de couvrir les frais journaliers. Dans les analyses, cela se vérifie par une hausse du taux d’aide sociale à dès l’âge de 86 ans (0,3% ; graphique 2), ce qui équivaut à l’âge moyen d’entrée en EMS.
Quelles recommandations ?
Les recommandations visent à limiter le recours à l’aide sociale chez les seniors en agissant en amont, tout en maintenant le rôle subsidiaire de l’aide sociale. Premièrement, il est essentiel d’encourager une inscription précoce à l’AVS et le dépôt rapide d’une demande de prestations complémentaires (PC), afin d’éviter des ruptures de revenu au moment de la retraite. Une meilleure information des assurés est donc nécessaire. Deuxièmement, les délais de traitement des demandes de PC doivent être respectés (90 jours), avec le versement d’avances si nécessaire, afin d’éviter un recours temporaire à l’aide sociale. Troisièmement, les cantons doivent adapter les montants des PC, notamment pour couvrir adéquatement les frais en EMS, afin d’éviter que les bénéficiaires doivent recourir à l’aide sociale. Enfin, les règles liées à la consommation ou au dessaisissement de fortune doivent être suivies attentivement, car elles peuvent entraîner un transfert de charge vers l’aide sociale.
Bibliographie
CSIAS (2026). Seniors à l’aide sociale