« Il est pour nous très important d’investir de manière responsable »

Depuis peu, la caisse de pension Publica évalue ses emprunts d’État à l’aide d’un index de démocratie. Les États qui enfreignent les principes démocratiques fondamentaux seront exclus de l’univers de placements, explique Doris Bianchi, directrice de Publica.
Stefan Sonderegger
  |  07 novembre 2023
    Entretien
  • Prévoyance professionnelle
« Nous ne pouvons pas renoncer volontairement à un rendement » : Doris Bianchi, directrice de Publica. (Photo : OFAS / Marcel Giebisch)

Depuis peu, Publica met l’accent sur les valeurs réelles et les actions, au détriment des obligations. Au vu de la hausse des taux d’intérêt, cette nouvelle stratégie de placement n’arrive-t-elle pas un peu tardivement ?

Les obligations restent la catégorie de placements ayant le plus de poids dans la nouvelle stratégie. Pour la période qui a débuté en 2022, nous avons pondéré plus fortement le scénario de stagflation, c’est-à-dire une inflation plus forte liée à une croissance plus faible. Dans ce contexte, il est logique de miser sur les valeurs réelles, qui offrent une meilleure protection contre l’inflation que les obligations. Cette nouvelle stratégie permet donc d’équilibrer le portefeuille global.

Les infrastructures font également partie des valeurs réelles. Dans cette nouvelle catégorie de placements, sur quoi mettez-vous l’accent ?

Nous nous concentrons, par exemple, sur les énergies renouvelables. Sur un volume d’infrastructures d’environ 1,2 milliard de francs, la moitié est placée dans des fonds et l’autre, investie directement en collaboration avec d’autres investisseurs institutionnels.

Fin 2022, 16 % de la fortune de prévoyance, soit quelque 6 milliards de francs, étaient investis dans l’immobilier. Il est désormais possible d’aller jusqu’à 18 %. Qu’est-ce qui rend l’immobilier si attrayant ?

Les biens immobiliers sont une classe d’actifs stabilisatrice qui génère des flux de trésorerie réguliers, ce qui est idéal pour une caisse de pension comme Publica. En Suisse, où la demande d’immeubles d’habitation est forte, ces actifs ont enregistré une forte progression ces dernières années.

« La stratégie de placement 2022 permet de prendre plus de risques »

Plus de la moitié des placements immobiliers se trouvent à l’étranger. Pourquoi ?

Publica n’investit que depuis 20 ans dans l’immobilier. Comme l’offre est tendue sur le marché suisse depuis le début du siècle et que nous ne sommes pas prêts à payer n’importe quel prix, nous investissons aussi à l’étranger. Cela nous permet en outre de mieux diversifier le risque de placement.

Le règlement de Publica vous oblige à également tenir compte des aspects écologiques, éthiques et sociaux des placements, pour autant que cela ne porte pas atteinte aux objectifs de prévoyance. Les rendements passent-ils avant la durabilité ?

Notre stratégie de placement répond aux directives de la loi fédérale sur la prévoyance professionnelle vieillesse, survivants et invalidité (LPP). Nous devons réaliser un rendement conforme aux conditions du marché, et ne pouvons donc y renoncer volontairement. Nous sommes toutefois convaincus que, dans de nombreux domaines, le rendement ne s’oppose pas nécessairement à la durabilité, mais qu’il est possible de concilier les deux en identifiant les principaux risques et opportunités. Il est très important pour nous d’investir de manière responsable, et c’est pourquoi, depuis huit ans, nous appliquons une stratégie de durabilité à tous nos placements.

Quelles améliorations avez-vous apportées ?

En 2016, nous avons exclu les producteurs de charbon de notre univers de placement sur la base d’une analyse risque/rendement. En ce qui concerne les actions, nous nous basons en outre sur un indice boursier climatiquement efficace qui présente les risques et les avantages de chaque entreprise. Pour les actifs immobiliers suisses, que nous gérons directement, nous prévoyons de réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre par rapport à 2019 dans les douze prochaines années. L’investissement responsable repose à la fois sur les aspects environnementaux et sur le respect de la bonne gouvernance et des normes sociales. Ces sujets font l’objet d’un dialogue avec les entreprises. Depuis peu, nous évaluons les emprunts d’État sur la base d’un indice de démocratie. Les États qui enfreignent les principes démocratiques fondamentaux seront exclus de notre univers de placements.

Fin 2022, on y trouvait encore des emprunts d’État chinois, saoudiens ou encore qataris, pays qui sont pourtant loin d’être des démocraties modèles…

Nous avons commencé à appliquer cet index en 2023. Ce changement se fera petit à petit.

Le portefeuille contient aussi des titres de cigarettiers, que la Ligue pulmonaire suisse demande d’exclure.

En ce qui concerne l’exclusion de titres, nous nous conformons en premier lieu aux prescriptions normatives, qui découlent par exemple du droit international public. Nous avons ainsi exclu des entreprises qui fabriquaient des armes prohibées. Pour ce qui est des cigarettiers, la Suisse n’a repris aucune prescription de droit international public sur laquelle nous pourrions nous baser. Et l’analyse risque/rendement n’impose aucune exclusion. Enfin, la prévention du tabagisme relève de la politique, pas des caisses de pension. Et jusqu’où doit-on aller ? Faut-il, pour être logique, exclure aussi les producteurs d’alcool ou les opérateurs de jeux de hasard ?

Contrairement à Publica, la caisse de pension néerlandaise ABP exclut aussi les producteurs de pétrole. Vous avez en revanche choisi la voie du dialogue avec ces entreprises. Pourquoi ?

L’impact des désinvestissements dans l’économie réelle est limité. En tant qu’actionnaire, nous pouvons en revanche agir directement sur les entreprises. Comme, seule, Publica est trop petite pour avoir un effet de levier, nous sommes membre de groupements d’investisseurs tels que « Climate Action 100+ » ou l’« Association suisse pour des investissements responsables », qui nous permettent de défendre nos intérêts plus efficacement.

Certains placements ne sont durables que sur le papier. Comment évitez-vous le greenwashing ?

Ces dernières années, le marché des placements durables a gagné du terrain. Il est donc de plus en plus difficile de faire la différence entre les placements réellement durables et les autres. Dans la mesure du possible, il faut donc que nos fournisseurs de données soient indépendants et qu’ils utilisent des données objectives et de qualité. Nous procédons actuellement à un contrôle détaillé de nos fonds.

La justice sociale passe aussi par des loyers équitables. En Suisse, les caisses de pension font quelquefois l’objet de critiques dans ce domaine.

L’offre est tendue sur le marché du logement. Par leurs investissements, les caisses de pension contribuent à son développement. Nous investissons dans une perspective à long terme, dans des logements proches des transports publics, des écoles et des commerces. Les prescriptions légales de placements déjà mentionnées nous obligent à pratiquer des loyers conformes aux conditions du marché.

Répercutez-vous aussi la hausse des taux d’intérêt sur vos locataires ?

Oui, à partir de l’année prochaine, nous augmenterons les loyers. Nous considérons qu’il est de notre devoir de diligence fiduciaire envers les assurés de réaliser des rendements conformes aux conditions du marché.

Les frais administratifs de Publica représentent 150 francs par personne. Quels sont les facteurs de coûts ?

Nos frais administratifs sont inférieurs à la moyenne des caisses de pension, et nous entendons continuer à les limiter. Publica est une fondation collective qui réunit plusieurs caisses de pension, ce qui a un coût. L’année prochaine, nous allons donc réunir les caisses fermées, c’est-à-dire les caisses des anciennes entreprises de la Confédération, en une caisse unique.

« Publica est une fondation collective qui réunit plusieurs caisses de pension, ce qui a un coût » (Photo : OFAS / Marcel Giebisch)

Dans quelle mesure la plateforme numérique « myPublica » permet-elle des économies ?

Ce site, destiné aux assurés, ne vise pas les économies. Il a pour vocation de servir aux clients et de renforcer l’intérêt porté à la prévoyance professionnelle. Et nous avons réussi notre pari : les personnes assurées l’utilisent beaucoup.

Fin 2022, Publica affichait un faible taux de couverture de 96 %. En quoi cela constitue-t-il un problème ?

C’est une situation délicate. L’évolution des taux d’intérêt a entraîné une importante moins-value des obligations. Comme le découvert est lié à la conjoncture, aucune mesure d’assainissement n’a été prise pour 2022. Mais le temps est compté : nous devons atteindre un taux de couverture de 100 % dans les cinq ans. Il est clair que le faible degré de couverture se traduit par une faible rémunération des avoirs de prévoyance.

L’année passée, Publica proposait un taux d’intérêt de 0,9 %, soit inférieur au taux d’intérêt minimal LPP.

Oui, c’est fort dommage pour les personnes assurées, d’autant plus que l’inflation entraîne une perte d’intérêt réel sur les avoirs de prévoyance.

La compensation du renchérissement n’est donc pas pour demain.

Non, selon la loi sur le personnel de la Confédération, elle n’est possible qu’à partir d’un taux de couverture de 115 %.

2023 sera-t-elle meilleure pour les placements ?

Probablement pas. Pour l’instant, les performances ne sont pas bonnes. La hausse des taux d’intérêt hors de Suisse pèse sur les obligations et les actifs immobiliers étrangers.

Pourrait-on dire que la stratégie de placement conservatrice des dernières années se retourne contre Publica ?

Oui, d’une certaine façon. Mais il y a des raisons historiques à cela : à la fondation de Publica en 2003, la Confédération a dû injecter de l’argent. En appliquant une stratégie peu risquée, on voulait éviter que cela ne se reproduise. La stratégie de placement de 2022 permet de prendre plus de risques, mais cela demande du temps.

« Les hommes s’intéressent plus à la prévoyance que les femmes »

Dans le 2e pilier, les femmes perçoivent des rentes inférieures à celles des hommes. Que faire ?

Les rentes de la prévoyance professionnelle reflètent le revenu réalisé au cours de la vie professionnelle. Les femmes ont entre autres des revenus plus bas car elles travaillent souvent à temps partiel ou interrompent leur activité pendant un temps. Publica a tout de même remédié depuis longtemps aux désavantages du travail à temps partiel dans la prévoyance professionnelle en appliquant une déduction de coordination plus faible. De plus, la caisse de pension de la Confédération n’a pas de seuil d’accès.

Les femmes utilisent moins le portail myPublica que les hommes. Comment l’expliquer ?

Les hommes s’intéressent plus à la prévoyance que les femmes, ce que nous constatons aussi dans notre activité de conseil. Ce sujet rebute de nombreuses femmes. On observe également un certain fatalisme en matière de prévoyance vieillesse, c’est-à-dire que certaines pensent n’avoir aucune influence sur la prévoyance professionnelle, ce qui est bien entendu faux. Notre communication cible donc les femmes. Notre newsletter contient par exemple une rubrique intitulée « LPP : mesdames, pensez à votre prévoyance ! »,qui traite de sujets tels que la déduction de coordination ou les rachats volontaires.

Le système de la prévoyance professionnelle s’est développé au fil du temps et est devenu fort complexe. Comment pourrait-on le simplifier ?

Il ne faut pas transformer le système, mais améliorer la communication avec les personnes assurées. La différence entre régime obligatoire et surobligatoire, notamment, est difficile à appréhender. Le débat public tourne généralement autour du premier, alors qu’il ne joue qu’un rôle secondaire pour la majorité des caisses de pension.

Il n’est donc pas nécessaire de modifier le système ?

Non, mais le 2e pilier doit rester une assurance sociale. Ses bénéfices doivent profiter aux personnes assurées, pas aux prestataires de services financiers. Les caisses doivent être gérées de manière paritaire, il faut tenir compte du partenariat social.

« Le 2e pilier doit rester une assurance sociale »

La tendance est aux institutions collectives, on s’éloigne donc du modèle des petites caisses professionnelles paritaires…

Cela dépend toujours de qui se trouve derrière l’institution collective. Si c’est une entreprise à but lucratif, on ne se trouve pas, à mon sens, face à une assurance sociale paritaire.

Une caisse de droit public telle que Publica ne repose pas uniquement sur le partenariat social, le dernier mot revient toujours au Parlement. Que cela signifie-t-il concrètement pour vous ?

La LPP prévoit une répartition claire des rôles : l’organe suprême d’une caisse est compétent en ce qui concerne les prestations, c’est-à-dire l’aménagement des rentes. Pour le financement, ce sont les pouvoirs publics. Chez Publica, cette séparation n’est pas encore complètement accomplie. Mais un projet de loi entend remédier à cette lacune de gouvernance.

Le système de la prévoyance professionnelle est-il suffisamment transparent ?

La réforme structurelle du 2e pilier, intervenue il y a 12 ans, a nettement renforcé la transparence sur les coûts. Mais celle-ci n’a pas forcément fait baisser les coûts. En effet, rien ne sert d’être transparent si on n’agit pas. Le 2e pilier est cependant plus transparent que le 3e, et ses frais de gestion de fortune sont plus bas.

La réforme de la LPP passera en votation l’année prochaine. Comment vous positionnez-vous ?

La réforme de la LPP porte sur la prévoyance professionnelle obligatoire. Comme je l’ai déjà mentionné, celle-ci ne joue qu’un rôle secondaire pour la plupart des caisses de pension, y compris pour Publica. Notre taux de conversion à l’âge de référence de 65 ans est de 5,09 %, soit nettement moins que le 6 % visé pour le régime obligatoire. Nous avons également amélioré la situation des travailleurs à temps partiel.

Doris Bianchi et Publica

(Foto: Marcel Giebisch / BSV)

Doris Bianchi, 48 ans, dirige Publica, la caisse de pension de la Confédération, depuis trois ans. Juriste de formation, elle a occupé le poste de secrétaire centrale de l’Union syndicale suisse, puis celui de collaboratrice personnelle du conseiller fédéral Alain Berset. Fin 2022, Publica comptait près de 110 000 assurés et affichait un bilan de 39,4 milliards de francs. Elle est organisée en institution collective et regroupe aujourd’hui 18 caisses de prévoyance. Avec un taux de couverture de 96,2 %, la caisse se trouve actuellement en découvert. Le portail « myPublica » destiné aux personnes assurées existe depuis 2021 et compte plus de 25 000 utilisateurs.

Rédacteur en chef, Sécurité sociale (CHSS)
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