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« Pour assainir l’AI, il ne suffit pas de faire des économies »

La situation financière de l’assurance-invalidité ne cesse de se détériorer. L’augmentation du nombre de nouvelles rentes chez les jeunes est particulièrement préoccupante, explique Florian Steinbacher, vice-directeur de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS).
Markus Binder
  |  09 juin 2026
    Entretien
  • Assurance-invalidité
« L’AI dépend d’évolutions sociétales sur lesquelles elle n’a aucune influence » : Florian Steinbacher, responsable du domaine Assurance-invalidité (AI) au sein de l’OFAS. (Photo : Marcel Giebisch / OFAS)

En 2025, l’AI a enregistré un nombre record de nouvelles demandes et de nouvelles rentes. Les chiffres de la dernière statistique de l’AI vous ont-ils surpris ?

Non, malheureusement, cette augmentation était prévisible. Nous suivons ces chiffres en continu et avions déjà remarqué l’année dernière que la tendance s’était accentuée.

Est-ce que cela vous inquiète ?

Oui, cette évolution est préoccupante. En 2025, l’AI a traité plus de 70 000 nouvelles demandes et octroyé plus de 25 000 nouvelles rentes. Il s’agit de personnes dont les capacités de travailler ou de suivre une formation sont réduites – dans le meilleur des cas – en raison de problèmes de santé. Ce qui m’inquiète aussi, c’est que cette hausse n’est pas simplement due à la croissance démographique. En effet, le nombre de nouvelles demandes et de nouvelles rentes augmente plus rapidement que la population.

Le nombre de nouvelles demandes a commencé d’augmenter il y a une décennie et est monté en flèche ces trois dernières années.

En principe, il est conseillé de s’annoncer à l’AI dès que l’on a un problème de santé, car elle pourra mieux nous aider à poursuivre notre activité professionnelle si l’on s’y prend tôt. Le taux d’octroi de nouvelles rentes est certes resté stable. Néanmoins, en chiffres absolus, le nombre de nouvelles rentes a fortement augmenté.

Se pourrait-il que l’AI soit simplement devenue un peu moins stricte ?

Non, ce n’est pas le cas. Ces dernières années, le Parlement et le Tribunal fédéral ont toutefois rendu des décisions qui ont élargi l’accès à une rente AI. Les offices AI doivent les appliquer. Ces décisions ont en partie eu pour effet une augmentation des taux d’invalidité, du nombre de rentes octroyées et de la durée de versement, par exemple dans le cas des addictions.

Le fait que l’AI propose moins de mesures de réadaptation et octroie par conséquent plus de rentes pourrait aussi expliquer cette augmentation.

C’est l’inverse. Nous avons aussi enregistré un nouveau record pour les mesures de réadaptation. Nous investissons davantage dans ce domaine, et ce, intentionnellement. Le Développement continu de l’AI, à savoir la dernière révision de l’assurance, visait à renforcer les mesures de réadaptation, en particulier pour les adolescents et les jeunes adultes. Ces mesures sont mises à profit et de nombreuses réadaptations sont couronnées de succès.

Avec 25 000 nouvelles rentes par an, l’AI se situe bien au-dessus du scénario de référence de 2025. Que signifie cette évolution du point de vue financier ?

Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les finances de l’AI. L’année dernière, notre scénario de référence tablait sur 23 000 nouvelles rentes et prévoyait un déficit annuel d’environ 300 millions de francs. Aujourd’hui, les dépenses tendent vers le scénario bas et un déficit de quelque 600 millions de francs. Nous en saurons plus en juillet 2026, dès que l’OFAS aura publié ses nouvelles perspectives financières sur la base des scénarios actualisés.

Pourquoi est-il si difficile de prévoir les dépenses de l’AI ?

Parce que le nombre de personnes qui tomberont malades ou auront un accident et qui demanderont ensuite des prestations de l’AI n’est pas facile à estimer. Les rentes représentent le principal poste de dépenses. Mais les coûts augmentent aussi dans les autres domaines de prestations, tels que les mesures médicales ou la contribution d’assistance. L’AI est située en aval du système de sécurité sociale, autrement dit à l’extrémité d’une chaîne d’institutions qui veillent au bien-être des personnes. Par conséquent, elle dépend d’évolutions sociétales sur lesquelles elle n’a aucune influence. De nombreuses variables déterminent ainsi les prévisions : comment l’état de santé de la population va-t-il évoluer ? Quelle est la situation de la Suisse en matière de soins, notamment en ce qui concerne les places de thérapie ? Les différents systèmes s’imbriquent-ils bien ? Il s’agit là d’une différence essentielle par rapport à l’AVS, dans laquelle il est possible de prévoir beaucoup plus précisément le nombre d’assurés qui atteindront l’âge de référence.

L’AI se distingue aussi de l’AVS par le nombre bien plus faible de bénéficiaires de rente. La différence entre le scénario de référence et le scénario bas y est seulement de 2000 nouvelles rentes.

Sur une population résidente de plus de 7 millions de personnes de 0 à 65 ans, 2000 nouvelles rentes supplémentaires semblent bien peu. Il s’agit seulement de quelques pour cent. Cette augmentation n’en est pas moins coûteuse pour l’AI, en particulier dans le cas des jeunes qui percevront une rente jusqu’à l’âge de référence. C’est pourquoi la nouvelle réforme de l’AI, appelée réforme d’intégration, vise à favoriser la réadaptation en introduisant une nouvelle prestation d’intégration destinée aux adolescents et aux jeunes adultes de 18 à 25 ans. L’objectif est d’éviter qu’ils n’entrent dans le système de rentes de manière précoce et de renforcer leur autonomie à long terme.

Quelles seront les conséquences de ces déficits plus élevés pour le Fonds de compensation de l’AI ? Aujourd’hui déjà, il n’atteint pas le niveau souhaité.

Chaque année, l’AI verse des prestations de l’ordre de 10 milliards de francs. Conformément aux dispositions légales, le niveau de ce fonds ne doit pas être inférieur à la moitié des dépenses annuelles, soit 5 milliards de francs. Or, dans les faits, il s’élève à 3,6 milliards de francs. Il y a donc moins de capital disponible pour les placements, ce qui réduit d’autant leur rendement.

Pourquoi le niveau du fonds est-il si bas ?

Parce que l’AI accuse un déficit structurel depuis des décennies. Cela fait 30 ans que les taux de cotisation à l’AI n’ont pas été modifiés. De plus, les prestations n’ont jamais été entièrement financées, à l’exception de quelques années pendant lesquelles la TVA a apporté un financement additionnel. Ce dernier était limité dans le temps et a pris fin il y a une dizaine d’années. Pendant cette période, la dette de l’AI envers l’AVS est passée d’environ 15 milliards à 10 milliards de francs. L’AI n’a toujours pas réglé cette dette et paie plus de 200 millions de francs d’intérêts chaque année, ce qui fragilise ses finances. Une aggravation du déficit pourrait réduire à zéro le niveau du fonds d’ici quelques années.

« L’AI accuse un déficit structurel depuis des décennies »

Que se passerait-il alors ?

La dette de l’AI s’alourdirait, mais, ce qui est sûr, c’est que les prestations continueraient d’être versées. Les bénéficiaires d’une rente ou d’une autre prestation de l’AI n’ont donc pas à craindre que l’argent vienne soudainement à manquer. Des décisions politiques seront néanmoins nécessaires pour stabiliser les finances de l’AI.

La situation financière de l’AI est donc grave.

Oui, la tendance négative s’est accentuée. En 2022, il était encore difficile d’évaluer l’évolution, parce que le nombre de nouvelles rentes avait diminué à court terme pendant la pandémie. Depuis, les chiffres affichent une forte hausse.

Dans quelle mesure la réforme d’intégration envisagée peut-elle améliorer la situation ?

Cette réforme poursuit un double objectif : d’une part, stabiliser les finances et, d’autre part, renforcer l’intégration. Il ne faut toutefois pas s’attendre à ce que le renforcement de l’intégration permette d’alléger la facture de l’AI à court terme. L’intégration professionnelle nécessite un grand investissement et les offices AI sont déjà très actifs dans ce domaine. Nous espérons franchir une étape supplémentaire en introduisant une nouvelle prestation d’intégration. À moyen et long terme, cette mesure bénéficiera à la fois aux personnes concernées et à l’AI.

En quoi consiste cette prestation d’intégration ?

La prestation d’intégration est destinée aux jeunes adultes de moins de 25 ans qui ne sont pas en état de participer à des mesures de réadaptation professionnelle, mais qui disposent d’un potentiel d’intégration. Aujourd’hui, ces personnes obtiendraient une rente. Or, la perception d’une rente AI compromet fortement les chances d’un retour dans le monde du travail. À l’avenir, la prestation d’intégration devrait y remédier, mais nous ignorons combien de personnes supplémentaires pourront ainsi éviter d’entrer prématurément dans le système de rentes.

« Économiser sur les rentes revient simplement à transférer les coûts vers d’autres assurances sociales »

Le Conseil fédéral a chargé l’OFAS de chercher comment faire des économies. Que proposez-vous ?

Nous avons élaboré toute une série de propositions. C’est cependant au Conseil fédéral qu’incombera la décision finale. Pour l’instant, je peux dire ceci : nous devons examiner la situation de près dans tous les domaines, y compris celui des frais administratifs des offices AI. Mais il est bien sûr difficile de réduire ces frais alors que la multiplication des demandes augmente le volume de travail. Je tiens à souligner à cet égard que les offices AI accomplissent un travail remarquable et extrêmement important.

Serait-il possible d’assainir les finances de l’AI par des mesures d’économie ?

Non. Pour assainir l’AI, il ne suffit pas de faire des économies. Il faudrait alors réduire considérablement le niveau des rentes, car celles-ci représentent près de 60 % des coûts, sachant que la rente AI moyenne avoisine 1500 francs et que la moitié des bénéficiaires de l’AI dépendent de prestations complémentaires. Économiser sur les rentes revient simplement à transférer les coûts vers d’autres assurances sociales.

Le nombre de rentes versées en raison de maladies mentales augmente, en particulier chez les jeunes. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

C’est une question difficile, et il y a certainement plusieurs raisons à cela. Le nombre de personnes souffrant de troubles psychiques augmente aussi dans d’autres pays occidentaux. Nous avons commandé un projet de recherche sur les parcours au sein de l’AI pour comprendre comment et pourquoi une personne est entrée à l’AI. Il s’agit d’une réédition d’une étude de 2015, qui avait déjà examiné les profils des jeunes bénéficiaires de rentes AI pour cause de maladie mentale. Nous sommes également en contact avec d’autres offices et services, comme l’Office fédéral de la santé publique.

L’AI pourrait-elle s’investir davantage dans la prévention ?

La prévention en matière de santé ne fait pas partie des tâches de l’AI. Dans ce domaine, nous dépendons d’autres acteurs et, en particulier, du travail effectué dans les cantons. Nous sommes aussi tributaires de la situation en matière de prise en charge, notamment du nombre de places de thérapie disponibles dans les établissements psychiatriques. S’il en manque, nous perdons un temps précieux pour soutenir efficacement la personne assurée en vue de sa réadaptation. Dans cette phase, la rapidité est un facteur de réussite important.

La dernière réforme de l’AI, entrée en vigueur en 2022, visait déjà à renforcer l’intégration. Cette réforme n’a-t-elle pas porté ses fruits ?

L’impact de cette réforme est en cours d’évaluation. La réadaptation et l’octroi d’une rente dans le cadre de l’AI prennent souvent plusieurs années. Il faut donc du temps et suffisamment de données pour obtenir des résultats significatifs. Cependant, on peut déjà dire que les offices AI sont satisfaits des nouveaux instruments, tels que la gestion de cas, et qu’ils peuvent bien travailler avec eux. Le fait que nous lancions déjà la prochaine réforme est lié à l’évolution récente de la situation.

En introduisant la prestation d’intégration, la nouvelle réforme met l’accent sur les jeunes. Or, le nombre de rentes a augmenté dans toutes les tranches d’âge, y compris chez les 60-65 ans ?

Oui, ce phénomène ne touche pas seulement les jeunes. Si la réforme d’intégration met l’accent sur ces personnes, c’est parce qu’il est particulièrement important de leur offrir des perspectives. Certaines viennent à peine d’entamer une carrière professionnelle, alors que d’autres n’ont pas commencé à travailler ou n’ont pas de formation. C’est pourquoi nous voulons leur offrir un soutien encore plus important au début de leur vie active, afin d’éviter autant que possible qu’elles ne touchent une rente.

Florian Steinbacher

Photo: Marcel Giebisch / OFAS

Âgé de 54 ans, Florian Steinbacher dirige depuis près de quatre ans le domaine Assurance-invalidité au sein de l’OFAS, où il occupe la fonction de vice-directeur. Auparavant, ce juriste a travaillé comme directeur suppléant de la Centrale de compensation à Genève, où il dirigeait l’Office AI pour les assurés résidant à l’étranger.

Responsable de la Communication de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS)
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