Personnes en situation de pauvreté : quel accès à la formation ?

Seul un nombre relativement restreint de personnes peu qualifiées concernées par la pauvreté ont recours à des offres de formation. Une étude a pris le parti d’adopter leur point de vue.
Eva Mey
  |  19 janvier 2023
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Cours d’allemand dans le cadre d’une formation en logistique à Olten. (Keystone)

En un coup d’œil

  • Les offres de formation destinées aux adultes devraient davantage tenir compte des besoins des personnes concernées par la pauvreté et de leur point de vue.
  • Pour ces personnes, réussir une formation initiale ou continue est un long chemin pavé d’embûches.
  • Solutions pertinentes : un financement adapté aux besoins, la possibilité de mieux allier emploi et formation, un renforcement des parcours de formation alternatifs, un accès plus facile aux informations et à des offres professionnelles de conseil et d’accompagnement, etc.

Les personnes au faible bagage éducatif sont plus souvent concernées par le chômage et la pauvreté que celles qui peuvent attester d’une formation solide, mais ont pourtant moins recours que ces dernières aux offres de formation ou de formation continue (OCDE 2021). Au sein d’une société complexe, mondialisée et très dynamique telle que la nôtre, ce constat est significatif à bien des égards. Il questionne la marge de manœuvre individuelle et les inégalités de la société, mais également le fait de savoir si renforcer les mesures de qualification permettrait de lutter efficacement contre la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, et comment.

Dans ce contexte, les difficultés que les personnes concernées par la pauvreté et peu qualifiées rencontrent pour accéder à une formation font l’objet d’une attention grandissante, que ce soit de la part des chercheurs ou dans le cadre de mesures et initiatives relevant de la politique (de la formation). Cependant, il est rarement question de la perspective et des expériences de ces personnes. Une étude de l’Université des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), réalisée en coopération avec la Haute école de travail social (HETS) et la Scuola universitaria professionale della Svizzera italiana (SUPSI), entend combler cette lacune (Mey et al. 2022). Elle a été commandée par la Plateforme nationale contre la pauvreté.

Point de vue des personnes directement concernées

L’étude visait à apporter une meilleure compréhension de la vie des personnes peu qualifiées qui sont concernées par la pauvreté : quels facteurs compliquent leur accès à la formation ? Comment serait-il possible d’améliorer ce point ?

D’octobre 2021 à janvier 2022, des entretiens détaillés ont été menés avec 80 personnes peu qualifiées et menacées ou touchées par la pauvreté dans les trois grandes régions linguistiques de Suisse. S’y sont ajoutés des entretiens thématiques individuels et en groupe avec 57 spécialistes des domaines de la formation, des affaires sociales et des collectifs autogérés, une revue de littérature ainsi qu’une analyse statistique complémentaire des données du Panel suisse de ménages.

Compte tenu de l’hétérogénéité du groupe cible, l’étude met l’accent sur cinq constellations de personnes concernées par la pauvreté :

  • jeunes adultes n’ayant pas réussi à intégrer durablement le marché de l’emploi,
  • personnes élevant seules leurs enfants,
  • familles issues de la migration et à bas revenus,
  • personnes de plus de 50 ans sans activité lucrative,
  • personnes exerçant une activité lucrative indépendante.

Le contact avec les personnes interrogées a été établi via les spécialistes du domaine de la formation ou du social et dans des points de rencontre facile d’accès, avec la garantie de confidentialité absolue des informations transmises.

L’analyse des entretiens montre avec précision toute la diversité des facteurs qui compliquent l’accès à la formation durant la vie et en présence des problématiques et des situations de vie étudiées. Elle fait en outre apparaître clairement l’impact majeur des conditions sociales (notamment en termes d’inégalités) sur les parcours étudiés, et à quel point celles-ci limitent la marge de manœuvre individuelle. L’analyse des cas a ainsi permis de créer un modèle mettant en évidence les interactions entre phénomènes et rapports essentiels et la façon dont la société les façonne (cf. Mey et al. 2022 : 61 ss). En effet, outre la pauvreté et la détresse financière qui l’accompagne, d’autres facteurs influencent la hiérarchisation des priorités au niveau individuel et les stratégies en matière de formation (cf. schéma) :

  • facteurs situationnels : contraintes sociales due à la situation de vie (famille monoparentale, plus de 50 ans, etc.) ;
  • facteurs dispositionnels : attitude spécifique envers l’idée de formation en raison du parcours de vie (manque de confiance en soi à cause de mauvaises expériences à l’école, préférence pour l’apprentissage pratique, etc.) ;
  • facteurs structurels : structures inégalitaires et discriminantes profondément ancrées dans la société (manque d’offres d’accueil extrafamilial pour enfants, cotisations sociales élevées dans le 2epilier passé 50 ans, etc.) ;
  • facteurs institutionnels : accès limité aux offres de conseil et aux aides financières (conception même de l’assurance-chômage, conditions d’octroi de l’aide sociale, etc.).

Facteurs influençant les priorités et les stratégies en matière de formation

Source : Mey et al. (2022).

Difficultés d’accès et problématiques multiples

Au vu des difficultés auxquelles les personnes concernées ou touchées par la pauvreté doivent faire face au quotidien, la question de la formation est pour elles bien souvent un non-sujet. Quand bien même elles devaient avoir un désir de formation, cet objectif s’avère extrêmement compliqué à remplir. On peut identifier plusieurs problématiques pertinentes liées aux facteurs mentionnés : la détresse financière combinée au non-accès aux offres (financées) de formation et de conseil s’avèrent décisifs dans la faible participation à la formation. La situation devient encore plus tendue lorsque l’aide sociale n’entre pas en ligne de compte (car droit inexistant ou non-recours volontaire) pour fournir une sécurité matérielle : au manque de ressources financières s’ajoutent, pour beaucoup, des problématiques multiples liées à la famille et à la santé dues aussi à la pauvreté subie depuis des années et souvent combinées à des conditions de logement pénibles. Les difficultés et les inquiétudes du quotidien sont parfois si écrasantes que l’éventualité de suivre une formation ne serait envisageable que si un suivi spécifique s’accompagnait d’un net apaisement de ce stress. Les cas étudiés montrent que si le besoin de repos, souvent dominant dans ces situations, ne peut être satisfait, les problèmes psychiques et de santé augmentent. Outre les problématiques précitées, on observe des lacunes scolaires ou des craintes et des réserves vis-à-vis de l’apprentissage scolaire, qui peuvent également compliquer l’accès à la formation. Ces craintes et réserves liées à la formation naissent à la suite d’un échec scolaire, d’une longue période de chômage ou d’une priorité mise très tôt sur l’aspect pratique. Il est alors très rare qu’une personne arrive à intégrer une formation adaptée et génératrice de perspectives.

Entre souhaits de formation et poids de la vie

Globalement, les personnes concernées par la pauvreté ont beaucoup de mal à planifier une formation ou à en choisir une, si tel est leur souhait. La plupart du temps, ce désir est en concurrence avec d’autres nécessités et besoins tout aussi importants, comme la pression d’assurer sa subsistance ou le besoin de repos. D’autres études ont aussi montré que la forte pression à assurer soi-même la couverture de ses besoins vitaux peut mener à miser sur la stabilité professionnelle plutôt que sur la formation (par ex. Nadai et al. 2021).

Les personnes concernées ont des difficultés à trouver un équilibre entre les multiples besoins et contraintes. Souvent, elles nourrissent de fortes envies de formation qu’elles tentent de concrétiser malgré le poids de la vie, et sans pouvoir recourir à une aide adaptée. C’est typiquement le cas chez les personnes d’origine étrangère pour qui la formation est importante : comme elles ne disposent pas d’un diplôme formel – ou simplement reconnu – lors de leur entrée sur le marché de l’emploi, elles sont tributaires de postes peu rémunérés aux taux d’occupation élevés, de sorte qu’elles ne disposent ni des moyens ni de la marge nécessaires pour suivre une formation.

Chez les jeunes adultes ou les jeunes parents aussi, la marge de manœuvre a tendance à se réduire progressivement au fil de longues phases sans qu’ils réussissent à intégrer durablement le marché de l’emploi, jusqu’à ce que seule la couverture des besoins vitaux importe. L’accès à une formation échoue généralement pour les raisons suivantes :

Les institutions ne sont pas suffisamment impliquées, ce qui crée un manque de suivi et d’information sur la formation.

Lorsqu’un suivi est possible (par ex. par le service social), la priorité est mise sur une insertion professionnelle rapide.

La formation ne peut pas être financée (par ex. en raison d’un permis F ou après une formation initiale déjà achevée).

Il n’existe pas d’offre adaptée (par ex. apprentissage à temps partiel pour une mère célibataire).

Vers un meilleur accès à la formation

Les personnes interrogées tiraillées entre désir de formation et nécessité de subsistance trouvent souvent des solutions créatives au-delà des offres étatiques et font preuve d’une grande persévérance. Certaines trouvent par exemple d’autres sources de financement en louant une chambre ou en rendant des services rémunérés dans le voisinage. D’autres activent leur réseau ou des contacts au sein d’organisations non gouvernementales et d’églises. D’autres encore s’installent dans une commune leur permettant d’espérer une aide plus efficace pour la réalisation de leurs objectifs, ou s’appliquent à apprendre de manière informelle et autogérée.

Comment améliorer l’accès à la formation des personnes concernées par la pauvreté ? L’étude formule plusieurs recommandations destinées explicitement à tous les acteurs du domaine : Confédération, cantons et communes, prestataires d’offres de formation, employeurs, organisations du monde du travail, organisations non gouvernementales et églises. Ces recommandations portent sur les principales problématiques identifiées et tiennent compte de l’évolution constante de la politique sociale et de la politique de la formation, par exemple dans le domaine de la promotion des compétences de base ou du renforcement des qualifications professionnelles des adultes.

Pour permettre aux personnes en détresse financière de suivre une formation initiale ou continue, il est indispensable de créer des financements plus nombreux et plus efficaces. Les structures et les offres doivent mieux intégrer la possibilité de conjuguer emploi, formation et prise en charge. Il importe de faciliter la reconnaissance des formations non formelles, informelles ou suivies à l’étranger ; l’implication des employeurs doit également être renforcée. Par ailleurs, il faut créer des offres d’information professionnelles, faciles d’accès et indépendantes de l’aide sociale. Les conseils et le suivi doivent être coordonnés au niveau interinstitutionnel et les offres, proposées plus souvent en tant que modules.

De manière générale, dans ce contexte, la question de la formation et de la promotion de la formation doit tenir compte des contraintes dictées par la pauvreté. Ce point est essentiel si l’on veut mieux faire coïncider les mesures d’amélioration de l’accès à la formation et la réalité des personnes concernées, et apporter à ces dernières un soutien individualisé.

Bibliographie

Mey, Eva ; Brüesch, Nina ; Meier, Gisela ; Vanini, Alina ; Chimienti, Milena ; Lucas, Barbara ; Marques, Marta (2022). Förderung der Qualifizierung Erwachsener: armutsgefährdete und -betroffene Personen in ihren Lebenswelten erreichen. Étude commandée par l’OFAS. Aspects de la sécurité sociale. Rapport de recherche no 14/22.

Nadai, Eva ; Gonon, Anna ; Hübscher, Robin ; John, Anna (2021). Dynamiken von Beschäftigungsfähigkeit – Erwerbsverläufe von gering qualifizierten Arbeitskräften. Berne : ZSR (67)3. 183–210.

OCDE (2021). Continuing Education and Training in Germany. Getting Skills Right. Paris : Éditions de l’OCDE.





Professeure, Responsable de projet de recherche et chargée de cours, ZHAW – département Travail social
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