Monsieur Kleiner, quelle est aujourd’hui l’ampleur du non-recours aux prestations complémentaires dans le canton de Neuchâtel ?
En tant qu’organisme de défense des personnes âgées, l’AVIVO constate une précarisation croissante des seniors. C’est particulièrement visible chez les femmes seules accédant au quatrième, voire au cinquième âge. Le débat public autour de la votation sur la 13e rente AVS a également contribué à mettre en évidence l’ampleur estimée du non-recours aux prestations complémentaires à l’échelle suisse. Ce constat nous a vivement interpelés et a agi comme déclencheur pour notre projet-pilote.
D’après votre expérience, quels sont les principaux freins qui empêchent les personnes âgées de demander les PC ?
La complexité administrative est le principal obstacle : les démarches nécessaires pour déposer une demande découragent beaucoup de personnes qui auraient pourtant droit aux PC. En toute objectivité, l’épreuve du guichet administratif est éprouvante. S’y ajoutent parfois un sentiment de honte et le refus de dépendre de l’État. Il s’agit d’une génération souvent mal à l’aise avec l’idée de dépendance et qui pense ne pas être légitime à bénéficier de cette solidarité.
Comment est née l’idée du partenariat inédit entre l’AVIVO Neuchâtel, la Caisse cantonale neuchâteloise de compensation (CCNC) et le Département de l’économie et de la cohésion sociale (DECS) ?
Notre avocat-conseil, Marc-André Nardin, qui nous a malheureusement quittés en janvier, est à l’origine du projet. Il considérait que le non-recours aux PC est une situation contraire aux principes constitutionnels, qu’il faut absolument corriger. À l’issue d’échanges transparents et constructifs avec la CCNC, nous avons mis en place une collaboration sous la forme d’une procuration accordée à l’AVIVO. Celle-ci permet d’accompagner les démarches jusqu’au dépôt de la demande de PC. La CCNC assure le lien avec le DECS.
« L’épreuve du guichet administratif est éprouvante »
Quels objectifs concrets poursuivez-vous avec ce projet pilote ?
Le but premier est d’aller à la rencontre des personnes en difficulté, celles qui sont éligibles aux PC. En parallèle, ce projet offre une visibilité bienvenue à l’AVIVO Neuchâtel qui cherche constamment à recruter de nouveaux membres.
Quel rôle précis joue l’AVIVO dans ce dispositif d’accompagnement de proximité ?
Nous assurons un rôle de trait d’union qui faisait jusqu’ici défaut. Beaucoup de personnes âgées restent dans une forme de déni ou de retenue à faire valoir leurs droits ; il est donc essentiel d’aller vers elles avec empathie, car elles ne franchiront pas spontanément le pas de venir nous trouver. Grâce à une procuration signée par le potentiel ayant-droit, l’AVIVO devient l’unique interlocuteur du début des démarches jusqu’au dépôt du dossier à la caisse de compensation.
Comment la collaboration avec les sections locales de l’AVIVO s’articule-t-elle avec le travail des agences régionales AVS ?
Aujourd’hui, nous devons fixer une priorité sur la collaboration avec les agences régionales AVS : leur implication et leur confiance sont essentielles à la réussite de la démarche.
Comment garantissez-vous l’équité de traitement et la confidentialité des situations individuelles dans ce cadre ?
La seule garantie que nous offrons, c’est notre éthique associative. En tant qu’interlocuteur unique, nous avons le devoir d’assurer une confidentialité absolue. La confiance est en effet essentielle pour les personnes qui nous donnent une procuration pour gérer leur demande.
« La seule garantie que nous offrons, c’est notre éthique associative »
Vous évoquez la volonté d’aller vers les publics concernés : qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Nous avons prévu notre propre communication. Mais pour entrer en contact avec les personnes concernées, nous devons collaborer davantage avec les autres partenaires et associations. Je pense notamment à Caritas, la Croix-Rouge et Pro Senectute. Nous tirons toutes et tous à la même corde et pour que personne ne nous échappe, il faut tisser le filet social de manière plus fine.
En quoi cette nouvelle posture fait évoluer les pratiques internes à l’AVIVO ?
Les différentes sections régionales sont sensibles à leur autonomie. Avec ce nouveau service, il y a nécessité d’harmoniser les pratiques. Sans être un centralisateur, je pense qu’il faut une organisation commune aux sections régionales et des consignes pour la mise en pratique.
Comment avez-vous prévu d’évaluer le succès de ce projet pilote ?
Pour l’heure, le projet en est à ses débuts et notre priorité est d’en accroître la visibilité auprès des publics concernés. Cela dit, il me tient à cœur de pouvoir transmettre des données chiffrées au DECS à l’issue de la période d’essai qui devrait durer une année encore.
« L’AVIVO est présente pour défendre les droits de toutes les personnes retraitées »
Si le bilan est positif, envisagez-vous une pérennisation de ce dispositif ?
Absolument, c’était même l’un des objectifs initiaux.
Est-ce que cet accompagnement peut contribuer à prévenir la pauvreté cachée ?
Oui, je le pense. Ce dispositif va au-delà de ceux proposés jusqu’ici : la procuration permet d’élargir le champ d’action, en donnant les moyens d’aller au bout des démarches et de déposer une demande de PC.
Quel message ce projet envoie aux personnes âgées qui hésitent à faire valoir leurs droits ?
Il rappelle que l’AVIVO est présente pour défendre les droits de toutes les personnes retraitées et qu’elle peut aussi les accompagner dans des démarches parfois perçues comme complexes.
Une étude commandée par l’OFAS a montré qu’aucun des huit cantons sondés n’utilise actuellement les données fiscales pour identifier systématiquement les personnes susceptibles d’avoir droit aux PC et les informer de manière ciblée. Serait-ce possible à Neuchâtel ?
La protection des données est un frein majeur. Si elle est indispensable et rassurante, elle peut aussi devenir contraignante lorsque l’objectif est d’identifier et d’accompagner les personnes éligibles aux PC.
L’étude a également montré que les PC restent peu connues. Beaucoup ignorent qu’elles permettent également de rembourser les frais de maladie ou d’invalidité. Cela vous étonne-t-il ?
Pas vraiment. C’est un domaine complexe qui mériterait d’être davantage vulgarisé. La CCNC a déjà réalisé un important travail d’information. Les membres de l’AVIVO sont également sensibilisés à travers le bulletin de l’association. Mais nous devons poursuivre l’effort, idéalement avec l’aide du canton et des communes.
À titre personnel, qu’est-ce qui vous motive à vous investir dans ce projet ?
Ma vie, c’est d’aider les personnes en difficulté. Je trouve que nous vivons dans un monde de brutes où les écarts sont trop importants. Je suis moi-même issu d’un milieu très modeste. Donc, je m’efforce de rendre à la société ce qu’elle m’a donné.
Claude-Alain Kleiner et l'AVIVO
Claude-Alain Kleiner, 74 ans, préside la section cantonale neuchâteloise de l’AVIVO depuis 2023. Il est membre du Bureau du comité d’AVIVO Suisse. Avant sa retraite, sa carrière professionnelle a été jalonnée par l’exercice de plusieurs fonctions : enseignant généraliste à La Chaux-de-Fonds, chef de projet puis inspecteur d’écoles au sein de l’administration cantonale. Il a également été élu au Conseil communal de la toute jeune Commune de Val-de-Travers. Passionné d’écriture, il est l’auteur de plusieurs ouvrages et a été responsable de la rédaction de la revue Pays Neuchâtelois. Il a également présidé le Conseil de Fondation du Home Dubied de Couvet durant presque dix années.
L’AVIVO est une association de défense des intérêts des retraitées et retraités, active en Suisse depuis 1947. Elle est principalement implantée en Suisse romande, et possède également des sections à Bâle, Berne, Zürich et Bienne. Engagée en faveur de la justice sociale et du pouvoir d’achat des aînés, elle fonctionne en partie grâce à l’engagement bénévole de ses membres. L’association propose également des activités culturelles, conviviales et de solidarité destinées à renforcer les liens sociaux entre seniors.