...

Le problème ? Le plein temps

Ce n’est pas le temps partiel qui menace notre prospérité, mais une politique du travail familial qui délaisse les mères et débouche directement sur une crise du travail de care.
Laura Bachofner, Simona Isler, Lena Käsermann
  |  12 octobre 2026
    Opinion
  • travail

Interrogé sur la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, Christian Stocker, chancelier fédéral autrichien, a récemment répondu que la garde des enfants ne constituait pas à ses yeux un travail non rémunéré, parce qu’il ne considérait pas cette tâche comme du travail. Ces déclarations ont suscité un tollé, allant jusqu’à des appels à la démission. Père de deux enfants, le chancelier a présenté ses excuses sans grande conviction.

D’un côté ou de l’autre de la frontière règne la même ignorance. En Suisse, les structures mêmes compliquent encore davantage la situation. Si le taux d’activité des femmes dépasse nettement celui de l’Autriche et de l’Union européenne, les tâches familiales non rémunérées restent considérées comme allant de soi – et donc comme sans valeur. Une campagne menée depuis des années contre le travail à temps partiel en est l’illustration parfaite. Le temps partiel est vu en Suisse comme un signe de paresse ou, selon un commentaire dans la NZZ, comme un symptôme de la « société dolce vita ». Le problème principal ? Une perte précieuse de main-d’œuvre due à des taux d’occupation bas, selon le Tages-Anzeiger.

Une bienveillance biaisée

Entre-temps, la campagne se veut un peu plus bienveillante : elle vise simplement à éviter que les femmes travaillant à temps partiel ne fragilisent leur retraite. Une simple mesure peut les inciter à travailler davantage, c’est ce qu’on lit en substance dans le Tages-Anzeiger. Comme s’il suffisait de pousser un peu les femmes – pour leur propre bien.

Les chiffres révèlent que cette bienveillance n’est en réalité que de l’ignorance à l’égard du travail familial. Les femmes travaillent bien plus souvent à temps partiel que les hommes : selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), les hommes ont en général tendance à réduire leur taux d’occupation pour suivre des formations ou prendre leur retraite anticipée, tandis que le temps partiel chez les femmes s’explique principalement par les tâches familiales qu’elles assument. Au total, les femmes ont davantage travaillé que les hommes en 2024 (travail professionnel et familial) en assumant 57,1 heures par semaine, contre seulement 54,3 heures pour les hommes.

Chaque semaine, les femmes effectuent 12 heures de plus de travail non rémunéré (34,9 heures contre 22,8 heures pour les hommes) et, faute de reconnaissance pour les tâches accomplies, leur sécurité financière en pâtit.

Moins de temps libre que les hommes

Dans l’ensemble, les femmes ont moins de temps libre, pour se reposer, pour dormir, pour leurs loisirs ou, précisément, pour la dolce vita. En Suisse, les femmes perdent ainsi près d’une semaine par an par rapport aux hommes. Les mères, en particulier celles qui élèvent seules leurs enfants, sont les plus sujettes à des difficultés financières et à un manque de temps.

Prétendre que seul le temps plein est du vrai travail revient à ignorer que les tâches de care ne s’accomplissent pas toutes seules. Prendre soin d’un bébé, c’est du non-stop, accompagner un enfant avec un handicap, c’est peut-être pour toute une vie. Mais alors, qui s’occupe des enfants, des malades, des personnes âgées si toutes les femmes exercent une activité professionnelle à plein temps ? Les hommes ? La politique de promotion de l’égalité les a négligés : bien souvent, ils vivent encore comme dans les années 1950 en ce qui concerne le travail familial, en comptant sur une femme qui couvre leurs arrières. Ou alors ils confient cette mission à des nounous ou des employés de crèche mal payés, souvent issus de l’immigration.

La campagne contre le temps partiel se révèle donc être une campagne contre les mères et les femmes qui s’occupent des autres – en négligeant complètement tout ce à quoi elles contribuent.

Le temps de travail le plus élevé d’Europe

Le problème, ce n’est pas le temps partiel, mais la durée normale du travail, qui est élevée. Selon Eurostat, les personnes exerçant une activité lucrative en Suisse ont travaillé en moyenne 42,9 heures par semaine – un record absolu en Europe. Un taux d’occupation de 80 % correspond ainsi à environ 34 heures de travail, soit presque un 100 % en Belgique ou aux Pays-Bas. De plus, le salaire de subsistance, qui repose sur une journée de 8 heures, n’existe plus. Un seul salaire ne suffit guère plus à faire vivre une famille. La volonté que les femmes travaillent enfin toutes à des taux élevés néglige le fait que le travail familial n’en disparaîtra pas pour autant. Les femmes assument donc les deux – peu étonnant dès lors que les taux de burn-out sont si hauts chez les mères.

Des paiements directs pour les tâches de care ?

Nous aussi, nous critiquons le temps partiel, mais pour d’autres raisons. Pas parce que les femmes travaillent trop peu, mais parce que le soutien structurel au temps partiel est insuffisant. Dans l’assurance-vieillesse et survivants (AVS), les bonifications pour tâches d’assistance apportent tout de même une compensation aux tâches familiales, un mécanisme qui fait défaut dans le 2e pilier. De plus, la déduction de coordination réduit les cotisations à la prévoyance professionnelle en cas de faible taux d’occupation, ce qui risque de faire chuter la rente et les prestations complémentaires. C’est précisément ici que la politique sociale devrait intervenir.

Il y a pourtant des solutions à foison. Le levier le plus efficace serait de raccourcir la durée normale du travail, comme c’est déjà souvent le cas dans d’autres pays aisés, sans que l’économie en pâtisse. Pourquoi une telle mesure ne serait-elle pas possible dans un pays aussi riche que la Suisse ?

D’autres formules ayant déjà fait leurs preuves sont aussi envisageables : sur le modèle des paysans qui sont rémunérés pour entretenir le paysage ou préserver la biodiversité, on pourrait verser des paiements directs aux personnes qui assument des tâches de care au motif qu’elles rendent un service à la communauté. Ou, encore mieux, on pourrait mettre en place un revenu de base pour les enfants. Sans oublier un véritable congé parental flexible qui tienne compte du travail des mères et puisse être utilisé à temps partiel.

Un parallèle avec le réchauffement climatique

La question est toujours la même : qui paiera ? En réalité, c’est une autre question qu’il faut se poser : qui en paie le prix aujourd’hui ? Ce sont les mères, qui doivent faire face à des écarts de revenu et de rentes, à la pauvreté, au burn-out. Et que nous coûte l’inaction ?

Pour ce qui est du climat, on nous a mis en garde en vain pendant des décennies et nous avons détourné le regard, jusqu’à ce que la planète soit en flammes. Les signaux d’alarme sont aussi là dans le domaine du care – faible taux de natalité, mères épuisées, pénurie de personnel dans les hôpitaux et les maisons de retraite. Mais contrairement au climat, le point de basculement n’a peut-être pas encore été atteint. Nous pouvons inverser la tendance, à l’aide d’une politique qui mette l’accent sur les tâches du care, essentielles, les rende visibles et les protège. Sinon, nous en ferons bientôt tous les frais, surtout les mères.

Ce n’est pas pour rien que la grève du care de 2027 s’annonce historique. Il se pourrait que le monde politique suisse finisse enfin par entendre le message.

« Point de vue » est un format permettant à des organisations extérieures à l’administration fédérale d’exposer leur opinion. Leur avis peut différer de celui du Conseil fédéral.

Commission fédérale des mères
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